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Droit de préemption du locataire : conditions et procédure

Publié le 15 juillet 2026 , 12 min de lecture

Remise de clés d'appartement lors d'une transaction immobilière

La mise en vente d'un logement loué déclenche une procédure spécifique, méconnue d'une partie des bailleurs comme des locataires. La loi du 6 juillet 1989 tendant à améliorer les rapports locatifs offre au locataire d'un logement vide la possibilité d'acquérir son logement en priorité lorsque le propriétaire décide de le vendre. Ce droit de préemption, qui lui permet d'être servi avant tout acquéreur tiers au prix proposé par le vendeur, est encadré par des délais précis, des conditions strictes et des sanctions sévères en cas de contournement. Sa méconnaissance peut exposer le bailleur à la nullité de la vente et l'acquéreur à une dépossession judiciaire du bien acquis en toute bonne foi.

Le fondement légal du droit de préemption du locataire

Le droit de préemption du locataire est inscrit à l'article 15 de la loi du 6 juillet 1989, texte fondateur du droit des baux d'habitation en France. Ce texte impose au bailleur qui souhaite vendre un logement loué et y mettre fin à la location de notifier au locataire un congé pour vente, lequel vaut simultanément offre de vente prioritaire au bénéfice de ce dernier. C'est la réception de ce congé qui fait naître le droit de préemption : le locataire dispose alors d'un délai légal pour décider s'il achète ou s'il renonce.

Ce mécanisme poursuit un double objectif social et économique : protéger le locataire contre une éviction liée à une vente en lui offrant les moyens d'accéder à la propriété dans son propre logement, et assurer une certaine fluidité du marché locatif en permettant aux bailleurs de vendre leurs biens sans que la présence d'un occupant ne bloque définitivement toute cession. Il s'agit d'un équilibre entre la protection du locataire et la liberté de disposition du propriétaire.

La loi s'applique exclusivement aux locations soumises au régime de la loi du 6 juillet 1989, c'est-à-dire aux logements loués vides à titre de résidence principale du locataire. Elle ne couvre pas les logements meublés soumis à d'autres dispositions légales, les logements de fonction, les résidences de tourisme, les baux commerciaux ni les locations à usage mixte d'habitation et professionnel.

Les conditions de déclenchement du droit

Le droit de préemption du locataire se déclenche lorsque le bailleur souhaite vendre le logement occupé et que cette vente s'accompagne d'un congé donné au locataire. Il ne joue pas si le bailleur vend le bien loué sans donner congé : dans ce cas, le bail se poursuit de plein droit avec le nouvel acquéreur, qui devient automatiquement le nouveau bailleur, et le locataire n'a pas de droit de préemption légal à proprement parler au titre de la loi de 1989. Le droit naît du congé pour vente, et non de la seule décision de vendre.

Le bien doit être loué nu, c'est-à-dire non meublé. Le locataire doit être le titulaire du bail, ou le cotitulaire si le bail est conclu au nom de plusieurs personnes. Dans le cas d'une colocation avec un bail unique, tous les colocataires sont réputés bénéficier conjointement du droit de préemption.

Le congé pour vente : une procédure rigoureuse

Le bailleur qui souhaite vendre le logement doit délivrer un congé pour vente au locataire en respectant des conditions de forme et de délai très précises. Ce congé doit être remis par lettre recommandée avec accusé de réception, par acte d'huissier de justice, ou par remise en main propre contre récépissé. Ces modes de délivrance sont limitatifs : un simple courrier ordinaire, un courriel ou un message ne peut pas valablement valoir congé pour vente.

Le congé doit mentionner de façon explicite le motif de la vente, le prix et les conditions auxquelles le bailleur entend vendre, ainsi que les modalités d'exercice du droit de préemption par le locataire. Un congé incomplet, ne mentionnant pas le prix ou les conditions de vente, est nul et de nul effet. Le locataire ne saurait être tenu d'exercer son droit sans connaître les conditions exactes de la transaction qu'on lui propose.

Le délai de préavis est impératif : le congé doit être adressé au locataire au minimum six mois avant la date d'expiration du bail en cours. Ce délai de six mois s'apprécie à compter de la réception du congé par le locataire, et non de sa date d'envoi. Un congé reçu trop tardivement, même de quelques jours, est nul, et le bail se renouvelle pour une nouvelle période.

Comment le locataire exerce son droit de préemption

Une fois le congé pour vente valablement reçu, le locataire dispose de deux mois pour faire connaître sa décision au bailleur. S'il accepte l'offre aux conditions mentionnées dans le congé, il doit manifester cette acceptation par écrit au bailleur dans ce délai. La vente est alors réputée conclue entre eux aux conditions fixées. S'il n'accepte pas dans ce délai, ou ne donne aucune réponse, son droit de préemption s'éteint pour les conditions proposées dans le congé.

Le bailleur peut alors vendre le bien à un tiers, mais à un prix supérieur ou égal à celui proposé au locataire. Si les conditions de vente évoluent et que le prix est finalement inférieur à celui proposé au locataire, le bailleur doit lui notifier ces nouvelles conditions par le biais d'un agent immobilier ou d'un notaire. Le locataire retrouve alors un droit de préemption de deux mois sur la base de ces nouvelles conditions. Cette obligation de renégociation constitue une protection supplémentaire contre les pratiques de détournement du droit de préemption.

Lorsque le locataire accepte mais sous condition suspensive d'obtenir un prêt bancaire, la loi lui accorde un délai supplémentaire de deux mois pour réaliser la vente, pendant lequel le bailleur ne peut pas céder le bien à un tiers. Au total, le locataire bénéficie d'un cadre de quatre mois pour accepter et finaliser son acquisition, délai raisonnable pour sécuriser un financement dans des conditions normales de marché.

Les cas d'exclusion du droit de préemption

La loi prévoit plusieurs cas dans lesquels le locataire ne bénéficie pas du droit de préemption, même si le bailleur lui délivre un congé pour vente. Le premier est la vente de la totalité de l'immeuble en un seul acte : lorsqu'un propriétaire cède l'intégralité d'un immeuble de plusieurs logements à un acquéreur unique, les locataires individuels n'ont pas de droit de préemption au titre de la loi de 1989 pour cette vente en bloc. Des règles spécifiques s'appliquent en revanche si la vente est suivie d'une mise en copropriété et d'une vente par lot.

Le deuxième cas d'exclusion est la vente à un proche du bailleur. La loi du 6 juillet 1989 permet au bailleur de vendre sans proposer en priorité au locataire lorsque l'acquéreur est son conjoint, son partenaire de PACS, un ascendant ou un descendant, ou les mêmes catégories de proches du conjoint ou du partenaire. Cette exception est encadrée : le locataire ne peut pas être évincé avant la fin de son bail, et le bien doit constituer la résidence principale de l'acquéreur ou de l'un de ses proches bénéficiaires de l'exception.

Attention

Les sanctions du non-respect du droit de préemption sont particulièrement sévères. Si le bailleur vend le bien sans avoir valablement notifié le congé pour vente au locataire, si le congé est incomplet ou délivré hors délai, ou si le bien est vendu à un prix inférieur à celui proposé au locataire sans nouvelle notification, le locataire peut demander en justice la nullité de la vente. Cette nullité peut être prononcée dans un délai de cinq ans à compter du jour où le locataire a eu connaissance de la vente irrégulière. L'acheteur de bonne foi peut ainsi être dépossédé du bien acquis, y compris après avoir réalisé des travaux ou occupé les lieux. La vérification de la régularité du congé est donc une diligence indispensable pour tout acquéreur d'un logement loué.

Les sanctions en cas de violation par le bailleur

Lorsque le bailleur ne respecte pas la procédure légale, les conséquences peuvent être lourdes pour toutes les parties à la transaction. La nullité de la vente est la sanction principale : elle anéantit rétroactivement l'acte de cession et oblige le vendeur à rembourser le prix perçu et à rembourser les frais engagés par l'acquéreur, tandis que le bien revient dans son patrimoine. La nullité ne peut pas être demandée par l'acquéreur lui-même, mais uniquement par le locataire dont le droit a été violé.

En cas de nullité prononcée, le locataire peut exiger soit la restitution du logement dans les conditions initiales de son bail, soit l'exécution forcée de son droit de préemption aux conditions de la vente annulée. Les tribunaux ont une jurisprudence établie sur ces questions et prononcent régulièrement des nullités dans les cas de violation caractérisée de la procédure, même plusieurs années après la vente initiale.

Au-delà de la nullité, le bailleur qui a contourné délibérément le droit de préemption peut être condamné à des dommages et intérêts au profit du locataire lésé. Ces condamnations peuvent être significatives lorsque le préjudice est établi, notamment si le locataire démontre qu'il aurait pu et voulu acheter le bien aux conditions proposées.

Distinction avec le droit de préemption urbain des communes

Le droit de préemption du locataire doit être soigneusement distingué du droit de préemption urbain (DPU), qui est une prérogative accordée aux communes et établissements publics de coopération intercommunale dans les zones définies par leur plan local d'urbanisme. Le DPU permet à la collectivité d'acquérir en priorité tout bien immobilier mis en vente dans le périmètre concerné, afin de constituer des réserves foncières ou de réaliser des opérations d'aménagement urbain. Il s'exerce sans lien avec la présence d'un locataire dans le bien.

Ces deux droits coexistent mais s'exercent dans un ordre de priorité précis. Le congé pour vente est d'abord notifié au locataire, qui dispose de ses deux mois légaux. Si le locataire renonce à son droit, la vente envisagée est ensuite soumise au DPU de la commune par le biais d'une déclaration d'intention d'aliéner (DIA). La commune dispose alors de deux mois pour préempter ou renoncer. Si elle renonce également, la vente peut être réalisée librement avec l'acquéreur tiers choisi par le vendeur. Ce mécanisme en cascade allonge les délais de transaction de plusieurs mois et impose une organisation rigoureuse pour les vendeurs de biens loués situés en zone de DPU.

Étape de la procédureDélai légal
Préavis du congé pour vente avant le terme du bail6 mois minimum
Délai d'acceptation du locataire à compter du congé2 mois
Délai supplémentaire pour obtention du financement2 mois (si acceptation sous condition)
Délai de préemption de la commune (DPU, si applicable)2 mois après déclaration d'intention d'aliéner
Délai de recours en nullité pour le locataire5 ans à compter de la connaissance de la vente
Le locataire peut-il exercer son droit de préemption si son bail est expiré ?

Non. Le droit de préemption est attaché au contrat de bail en cours. Si le bail est expiré et que le locataire se maintient dans les lieux à titre précaire, ou si le congé a été délivré pour un autre motif (reprise, non-renouvellement sans vente), il ne bénéficie pas du droit de préemption au titre de l'article 15 de la loi de 1989. En revanche, si le bail est en cours de validité et que le congé pour vente lui est adressé, il bénéficie pleinement du droit, même si le terme du bail est proche.

Que se passe-t-il si le locataire accepte puis renonce à son droit de préemption ?

Si le locataire accepte l'offre dans le délai de deux mois puis renonce avant la réalisation de la vente, la situation dépend du moment de la rétractation. En principe, une acceptation ferme et sans condition vaut engagement contractuel. Une rétractation tardive peut exposer le locataire à des dommages et intérêts si le bailleur a subi un préjudice. En pratique, si la vente n'a pas encore été actée chez le notaire, les parties trouvent souvent un accord amiable. Il est conseillé de ne pas accepter à la légère et de n'exercer son droit que si le financement est sérieusement envisageable.

Le droit de préemption s'applique-t-il en cas de vente en viager ?

Oui. La vente en viager d'un logement loué est soumise aux mêmes règles de congé pour vente et de droit de préemption du locataire que toute autre vente. Le congé doit mentionner le prix et les conditions du viager (bouquet, rente viagère, age du crédirentier si pertinent). Le locataire peut exercer son droit de préemption en acceptant les conditions du viager proposées, ou y renoncer. Le fait que la transaction soit en viager ne constitue pas une exception légale au droit de préemption.

Comment un acheteur peut-il se protéger contre un vice de procédure ?

L'acquéreur d'un logement loué doit impérativement demander à consulter le congé pour vente adressé au locataire, ou l'acte attestant de la renonciation expresse du locataire à son droit de préemption. Ces documents doivent être joints à l'acte de vente. Le notaire chargé de la rédaction de l'acte vérifie en principe la régularité de la procédure, mais la responsabilité du vendeur reste engagée en cas de vice non décelé. L'acquéreur peut également faire insérer dans le compromis de vente une condition suspensive expressément liée à la purge régulière du droit de préemption du locataire.

Le droit de préemption du locataire est l'une des protections les mieux établies du droit des baux en France. Pour le locataire, il représente une opportunité concrète d'accéder à la propriété dans un logement qu'il connaît et qu'il occupe déjà. Pour le bailleur, c'est une obligation procédurale dont le non-respect peut avoir des conséquences particulièrement sérieuses sur la validité de la cession. Pour l'acquéreur potentiel d'un bien loué, c'est un risque à neutraliser par une vérification minutieuse du respect de chaque formalité légale avant la signature. Dans tous les cas, l'accompagnement d'un professionnel du droit, notaire ou avocat spécialisé en droit immobilier, est la meilleure garantie contre un contentieux coûteux.